LE KOSOVO EN QUELQUES MOTS… |
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Le Kosovo est une province autonome du sud-ouest de la Serbie. Placé sous administration intérimaire des Nations unies (MINUK) depuis 1999, le Kosovo attend d’obtenir un statut définitif En 1999, l'administration de l'ONU s’est trouvée face à l’immense défi de reconstruire une zone anéantie par de nombreux affrontements entre Serbes et Albanais. Des progrès ont pourtant été réalisés depuis. Même si tout n’est de loin pas réglé, le Kosovo a aujourd'hui un parlement élu par la population au suffrage universel et le gouvernement ainsi que le président ont été élus par le parlement. Avec environ 70% de chômage et des tensions ethniques encore vives, la situation reste cependant précaire. Fin février 2007, le médiateur de l’ONU, Martti Ahtisaari, a présenté les conclusions de son rapport sur la possible indépendance du Kosovo. Celui-ci recommande une scission de la province séparatiste du reste de la Serbie; forme d’indépendance supervisée par l’Union Européenne. Elle sera assortie du droit de siéger au sein d’organisations internationales. La Serbie, qui en octobre 2006, s’est dotée d’une nouvelle Constitution, réaffirmant l’appartenance inaliénable du Kosovo à la Serbie, rejette jusqu’à ce jour, l’indépendance de sa province méridionale, considérée comme le berceau de la nation. |
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| CARNET DE ROUTE : IMPRESSIONS D’UN PAYS A LA DERIVE | |||||||
2 avril 2006 : Bienvenue à Pristina ! Nous atterrissons dans la grisaille humide de Pristina. On voit au loin les véhicules et les tanks de l’UMNIK, les champs défoncés par la guerre et des maisons fantômes à peine reconstruites. Ces images me sont familières pour les avoir vues comme tout le monde au journal télévisé, et pourtant j’ai l’impression de m’engouffrer dans un monde parallèle dont je saisis à peine la réalité. Je sens la violence assourdie de la guerre qui se dilue dans l’épaisseur de l’air, j’imagine les mines sous mes pieds et les charniers sous chaque repli de terre. Je vois la haine de l’autre qui se dégage de ces ombres que je croise sur la route. Chacun reste sur « sa » terre. D’un côté, les Serbes, de l’autres les Albanais. On se tourne le dos, on essaie de faire comme si l’autre n’existait pas, on essaie de le nier de toutes ses forces, de l’annihiler. Entre deux, l’UMNIK, qui essaie tant bien que mal de garantir la sécurité de chacun. Un cortège incessant de véhicules et de tanks circule sur la route de Pristina, comme pour opposer une barrière tangible aux tensions interethniques. La route est totalement défoncée tant les passages sont fréquents. Ça et là, on voit encore des trous d’obus, qui rappellent que la guerre peut reprendre à tout instant, si la communauté internationale se retire. Pour notre chauffeur, Sakip, il n’y a aucun espoir de réconciliation. La noirceur de son regard en dit long sur ce qu’il a vécu durant la guerre. Il économise ses mots, ce qui les rend particulièrement incisifs. Les formules sont efficaces. Tous mes commentaires sur cette absurdité qui se déploie sous mes yeux tombent dans un puits sans fonds. Jamais je ne pourrai comprendre cette blessure ouverte. Je n’en mesure même pas l’ampleur. 3 avril 2006 : Podujevo – ce n’est que le début… Ce matin, nous accompagnons l’équipe de Terre hommes à Podujevo où il est prévu de rencontrer deux familles qui ont séjourné entre cinq et dix ans en Suisse. La route qui nous y conduit est un avant-goût de ce qui nous attend sur place. Dès que l’on s’éloigne de la route principale, tous les chemins ne sont que terre et caillasse. Les maisons, disséminées ça et là dans un paysage charbonneux et désolé, ont l’air inhabitées. Pas une âme qui vive. Parfois, on entraperçoit un vieillard derrière les bâches de plastique qui leur servent de fenêtres. Sakip nous montre des champs laissés à l’abandon. Pour le moment, ils sont incultivables. Cette terre ne donne que des récoltes macabres. Elles ont germé dans l’esprit de l’ennemi pour faire souffrir et détruire. Ces champs sont les signes à la fois tangibles et symboliques d’un pays miné…Un silence pesant s’installe dans la voiture. Chacun est dans son histoire.
4 avril : Mitrovica village – on touche le fonds Ce jour restera gravé longtemps dans ma mémoire. Je croyais avoir déjà été témoin de situations dramatiques, en Afrique et en Amérique latine, mais j’étais loin d’imaginer que je retrouverai ces mêmes situations en Europe, tout proche de chez moi. Je retrouve cette pesante désespérance lorsque l’on visite la famille de Muharrem. Je crois littéralement que s’incarnent devant moi les personnages des « Misérables » de Victor Hugo. Je suis transportée dans une autre époque. L’atmosphère est pesante, étrange. Le père, effrayant de brutalité contenue, tente d’expliquer en articulant avec grande peine comment il fait vivre les sept membres de sa famille avec les 50 euros qu’il reçoit chaque mois de l’assistance sociale. Il cultive des oignons et possède une vache, mais cela ne suffit pas. Mes yeux se posent alors sur les cheveux étrangement blonds et secs de la fille aînée, elle qui a seize ans et qui en paraît treize. Je ne pensais pas me retrouver un jour en Europe à constater les dégâts que cause la malnutrition. Resmije attend que son père soit sorti de la pièce pour me confier son désarroi de ne plus pouvoir aller à l’école. « Comment est-ce que vous voulez qu’on s’en sorte ? L’abonnement de bus coûte dix euros par mois, en plus des frais d’écolage et de nourriture ». Seuls deux de ses frères et sa plus jeune sœur peuvent se rendre à l’école du village. Pendant ce temps, l’aînée aide sa mère souffrant d’anémie sévère à s’occuper de la maison et de son petit frère. Resmije a pris sur elle les responsabilités que sa mère n’arrive plus à assumer. Cette être diaphane n’a que peu de consistance. Elle est à l’image des fleurs en tissus de couleur surannée qui garnissent la pièce de séjour. Elle a parfois des absences et semble avoir abandonné le combat depuis longtemps. Resmije me tire par la manche et me tend un morceau de papier. « C’est l’adresse du père d’un camarade de classe en Suisse. Il m’avait promis de me soutenir si je voulais aller à l’école une fois rentrée au Kosovo ». Je sens à quel point ce contact est précieux. C’est la dernière chance pour cette enfant de pouvoir reprendre une scolarité normale et d’envisager un horizon autre que les quatre murs de cette maison. Je lui promets de le contacter, mais je me doute bien qu’il ne va pas répondre. Qui en Suisse pourrait imaginer une telle misère ? On prétend souvent de manière détachée savoir que certains sont moins bien lotis que nous, mais savons-nous exactement ce que nous disons ?
5 avril : Tu es parti, tu n’es plus des nôtres Le jour suivant, nous rencontrons à Pristina la famille d’Agollit. Rien avoir avec les familles que nous avons rencontrées jusqu’à présent. Ce père vit avec sa femme et son fils dans un petit appartement d’une cité qui me fait étrangement penser aux cités dortoirs de Varsovie. Partout la grisaille imprègne les murs badigeonnés de couleurs. La vue que l’on a depuis les chambres se limite au prochain immeuble ou plonge sur un no man’s land mi-parking, mi-décharge publique. Elle est à l’image de la vie au Kosovo. Aucune échappée, aucune perspective. « Tu peux chercher toute la journée du travail, tu ne trouveras rien » dit cet ancien ingénieur électricien l’air désabusé. Mais son plus grand souci, ce n’est pas lui, car il a connu la misère avant de venir en Suisse, il sait ce que c’est, non, ce qui le ronge c’est l’avenir de son fils Roni. Aujourd’hui adolescent, il se souvient de son retour difficile au Kosovo où ses camarades de classe le rejetaient en le traitant de Suisse et en lui lançant des phrases assassines telles que « retourne d’où tu viens. Tu n’es pas albanais ! ». Assurément, il n’était plus totalement comme les enfants de son âge qu’il avait quittés six ans auparavant. Il avait suivi une scolarité en suisse, avait appris l’italien, avant l’albanais, et surtout avait pris des habitudes helvétiques, comme jeter des papiers dans les poubelles, ce qui faisait de lui la risée et le bouc émissaire de ses camarades. « Il lui manquait l’agressivité kosovare pour survivre » s’inquiétait à l’époque Agollit « je ne savais pas ce qu’il serait devenu s’il ne s’était pas endurci». Depuis, Roni, dont la douceur de l’enfance a disparu, s’est fait des amis. Et quels amis ! Il fait désormais partie d’une bande, qui commet régulièrement de petits larcins. Rien de grave pour le moment, mais ses parents s’inquiètent pour lui, car ils savent bien qu’il pourrait très vite sombrer dans la délinquance, juste pour se faire accepter. « C’est une grosse erreur de forcer les familles avec enfants à rentrer au Kosovo. Il vaudrait mieux les tuer !» s’emporte Agollit « Mon enfant a perdu ses racines. Sa vie est en Suisse. En revenant au Kosovo, il a passé du paradis à l’enfer ». Et le paradis, il sait de quoi il parle. A Lugano, il vivait avec sa famille dans un endroit qu’on nomme « Paradiso ». Il avait réussi à s’intégrer et à se faire adopter par ses voisins. Tout comme sa femme, Perdane, il avait trouvé du travail et pouvait ainsi nourrir sa famille sans aucune aide. Mais en 2000, ils doivent malgré tout partir. Agollit donne son accord pour leur rapatriement, afin d’obtenir une aide au retour de 1'500 CHfrs. Il achète alors un fourgon et le charge de tous leurs meubles. Un ami, autorisé à faire le voyage entre la Suisse et le Kosovo, les précède avec le fourgon, pendant qu’Agollit et sa famille s’apprêtent à prendre l’avion. Ces moments, outre le fait qu’ils doivent quitter un pays qu’ils affectionnent plus que tout, sont particulièrement douloureux. « On nous a transportés dans un fourgon de police. On ne nous a pas même donner à boire durant ces longues heures d’attente assis sur les banquettes de bois à l’arrière du véhicule. On ne nous a même pas autorisés à sortir pour aller aux toilettes » se souvient Perdane. Je n’aurais pu croire à ce récit, si je n’avais pas moi-même été témoin à l’aéroport de Genève de la violence avec laquelle des policiers ont embarqué deux jeunes hommes dans l’avion qui devait me mener au Kosovo. Je ne connaissais que trop ces gestes et attitudes qui déshumanisent l’autre et le nie son individualité pour les avoir visualiser à la lecture de rapports d’ONG. Mais c’était la première fois que je les voyais si clairement se dérouler sous mes yeux. Et cela s’est passé et se passe encore dans mon pays, celui qui se targue d’avoir une tradition humanitaire. Mon voyage au Kosovo et Perdane venaient d’en démontrer le contraire.
Quelques mois plus tard… Aujourd’hui, en pensant à tous ceux qui vivent au Kosovo, Jeanne et moi continuons encore plus fermement notre combat. Nous sommes convaincues de la pertinence de cet engagement. Il a du reste déjà porté ses fruits. Quelques familles de requérants que nous rencontrons régulièrement ont pu recevoir un permis après des années d’attente. Mais restent encore tous les autres… Au retour de ce voyage, après avoir entendu tant de récits marquants sur des gens qui ont explosé sur des mines, il m’a fallu du temps pour poser à nouveau avec assurance mes pieds dans les champs suisses et arracher de mes pensées qu’ailleurs j’aurais probablement déjà perdu une jambe ou je serai morte pour avoir eu l’imprudence de me promener dans la nature.
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